L’art de lire les Béatitudes

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Grain de sable

Matthieu 5.3-12 et Luc 6.20-23

Le Sermon sur la montagne, par Cossimo Rosselli, chapelle Sixtine © Wikipédia

Les Béatitudes constituent le texte le plus fort du Sermon sur la montagne. 

Son pouvoir de fascination tient certes et surtout à sa force intellectuelle, à sa complexité spirituelle, à sa richesse chrétienne. Mais on peut l’aborder sous un aspect apparemment plus futile : sa très puissante beauté formelle. La stylistique, la syntaxe, le vocabulaire, en un mot la grammaire, sont des outils du sens et de l’esprit à part entière, des révélateurs de vérités. Grammaire vient d’un mot grec qui veut dire « art de lire » (et d’écrire) et va dans l’esprit bien au-delà d’une matière scolaire austère.

L’anaphore

Ce texte utilise l’anaphore (répétition d’un mot en tête de phrase), figure de style très courante en poésie et en discours, ainsi qu’une structure de balance rythmique de la syntaxe.
Deux procédés sont destinés à soutenir la diction et la mémoire : la scansion antique qui donne envie de recréer le texte sur des rythmes de jazz, de rap ou de slam, et la structure grammaticale qui stimule l’envie de l’apprendre, de le retenir, pour le réciter lorsqu’on en a le besoin, pour une prière, ou une méditation.
Moins nombreux que les moutons, quatre chez Luc, huit (ou neuf) chez Matthieu, on peut compter le mot « Heureux » pour s’endormir.
Composées pour être retenues, scandées et récitées, les phrases ne sont pourtant pas si faciles à apprendre par cœur, dans le bon ordre, et sans rien oublier.
Pour développer des moyens mnémotechniques, on peut jouer à découper le texte : non pas en huit couches horizontales et linéaires, comme il se présente naturellement, mais en tranches verticales, en cinq ou six tranches de glace napolitaine.

La tranche des sujets

La première tranche est celle du milieu, la plus épaisse, la tranche des sujets : les pauvres par esprit, les doux, ceux qui pleurent, ceux qui ont faim et soif de justice, les miséricordieux, les cœurs purs, les artisans de paix, ceux qui sont persécutés pour la justice. Il s’agit de portraits de personnes qui existent, admises telles qu’elles sont selon leur nature et presque leur psychologie. Il y a des personnes qui semblent déjà dans le bonheur, d’autres qui sont dans les difficultés. Elles sont envisagées simplement, alignées sans préjugés, révélées et décrites par un regard d’amour et de charité qui ne demande rien, ni préalable, ni rectification et qui ne fait pas de distinction entre elles. Nous sommes entrés par voie grammaticale dans l’égalité, plus dans la fraternité.
Comme dans tout récit à plusieurs personnages, le besoin de s’identifier est instinctif pour le lecteur. Qui suis-je dans cette liste de sujets ?

La tranche des verbes

La deuxième tranche, celle des verbes : comme si la glace avait fondu, ils sont éludés, sous-entendus, gommés. La phrase explicite devrait être : heureux sont (au présent de l’indicatif, ici et maintenant) ou heureux seront (au futur simple, demain ou au Royaume des cieux) ou heureux soient (au subjonctif, c’est-à-dire dans le souhait ou l’éventuel). Cette élision du verbe rend sa fonction encore plus saisissante. Les conditions de temps sont abolies. Nous sommes donc entrés, par voie grammaticale, dans une éternité.
Par ailleurs, cette élision du verbe amène l’adjectif attribut au plus près du sujet, heureux, le saisit, fait partie de sa nature, et pas dans le futur ni dans le présent, sans articulation.
Heureux, c’est grammaticalement la troisième tranche, mais elle sert ici de préalable. Heureux, bienheureux, en marche, béni : des variations de vocabulaire liées aux sensibilités des traductions. Le bonheur n’est ni une recherche ni une quête, comme on le croit habituellement, ni même une promesse, c’est une réalité. Envoyée en pleine tête comme une évidence immanquable.

Les autres tranches

Les autres tranches du texte sont comme des propositions relatives, circonstancielles, elles parlent de promesses, de conséquences, de cadeaux en retour. La conjugaison nous fait entrer dans le domaine de l’espérance. Leur verbe est au futur. Sauf deux, dont le verbe est au présent : le Royaume des cieux est à eux. Cette conjugaison-là nous fait entrer, sans détour, dans la foi.

Sophie de Mazenod