Théologie affective

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Grain de sable

© Roger Bouillet

Théologie affective, tel est le titre d’un fort ouvrage déniché chez un bouquiniste, il est signé d’un père jésuite. L’auteur déplore le peu d’intérêt que suscite l’affectivité dans les œuvres théologiques, mais aussi dans l’Église. On parle plus volontiers aujourd’hui d’affects.

Quarante ans après la publication de cette étude, force est de constater que la situation n’a guère évolué. Certes, la prédication chrétienne répète ad nauseam son message de l’amour de Dieu pour tous les Hommes, mais ce type de discours, émotionnellement plat, n’accroche pas l’attention. Ce qu’il faut bien assimiler à une information n’est porté par aucun enjeu et aucune intrigue ne se noue : rien ne se passe. Cet amour ne rencontre donc aucun écho chez celui qui en est le destinataire qui au mieux en prend connaissance. De plus, j’avoue ne pas retrouver ce type de proclamation de l’amour de Dieu dans le témoignage scripturaire.

Émotions et passions

Les prophètes, par exemple, fulminent contre les rois et les prêtres, tout en adressant au peuple des appels passionnés à répondre à l’attente amoureuse de son Dieu ; les prophètes dénoncent une piété froide et calculatrice et ils s’emportent contre tout ce qui n’est pas à la hauteur de l’exclusivisme, de la jalousie de l’Éternel. Mais Jésus lui-même n’est pas indemne de toute réaction viscérale : il s’étonne, s’extasie, réagit sèchement, quand il ne condamne pas certaines attitudes qu’il juge inacceptables. La Bible est traversée d’émotions et de passions qui continuent d’agiter l’âme humaine et qui stimulent à la fois la quête spirituelle et le désir de faire quelque chose de sa vie et de sa personne. Les émotions pénibles, comme la peur, la colère, la tristesse et la honte, les émotions heureuses, comme la joie, l’admiration et l’enthousiasme constituent la résonance dans une conscience de ce qui est vécu, éprouvé, ressenti. L’essentiel se joue dans ce rapport existentiel avec le milieu et avec les circonstances, car l’être humain se construit en réagissant aux stimulations du monde extérieur. Parfois, il se contente de s’adapter, d’autres fois, il se cabre et affirme certaines valeurs qui s’imposent à lui et le conduisent à résister.

Un immense réservoir de forces

Le langage des prophètes, que Jésus ne démentira pas, utilise une palette aux couleurs vibrantes et tranchées pour dépeindre la réalité qu’ils voient d’une manière qui ne peut que susciter réactions, débats, voire controverses. La réalité de l’amour de Dieu, qui ne va pas sans sa sainteté et son jugement, nous ouvre à la vision d’un monde fascinant et déroutant que nous ne devons pas réduire à la mesure d’une acceptation désabusée et tendrement résignée de la réalité telle qu’elle est. Nos engagements et nos actes sont modifiés par la hauteur et l’étendue de cet immense réservoir de forces que constituent nos émotions. Ces émotions ne restent pas à l’état brut, mais elles sont vécues et retravaillées à la lumière de Celui qui nous a visités d’en haut – signe contesté pour la chute ou le relèvement de beaucoup (cf. Luc 1.79 « afin d’illuminer ceux qui se tiennent dans les ténèbres et dans l’ombre de la mort, afin de guider nos pas dans le chemin de la paix » et 2.34 « Siméon les bénit et dit à Marie, sa mère : vois ! Cet enfant doit amener la chute et le relèvement d’un grand nombre en Israël ; il doit être un signe en butte à la contradiction. »). La dynamique affective est dès lors engagée au cœur même de l’émergence et de la maturation de la foi.

Yvan Bourquin, pasteur