La mémoire d’avenir de la Miss pop

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Exposition à l’occasion du 150e anniversaire de la MPEF. Disponible à la Fraternité de Saint-Nazaire © DR

La Mission populaire fête cette année son 150e anniversaire. Petit rappel historique de ce mouvement protestant qui a vu le jour en 1871 avec son fondateur, le pasteur britannique Robert Whitaker McAll.

Fraternité de Saint-Nazaire, 1933 © © Société de l’histoire du protestantisme français, Paris. (SHPF)

La Mission populaire évangélique de France (MPEF), appelée aussi « Miss pop », est présente dans la région Ouest par trois Fraternités, à Nantes depuis 1884 ou 1907, à Saint-Nazaire1 depuis 1922 et à La Rochelle depuis 1945. Cette forme originale de présence du protestantisme en milieu populaire et ouvrier a été à la fois œuvre d’évangélisation, œuvre sociale de type diaconal, lieu d’un engagement politiquement très engagé à gauche et lieu d’un témoignage chrétien de plus en plus implicite dans des structures sécularisées et laïcisées.

Ce long parcours a été parsemé de débats passionnés et à l’occasion de son 150e anniversaire, la MPEF a fait le choix d’une commémoration en deux temps, l’un en 2021 revisitant un riche passé, l’autre en 2022 pour se projeter dans l’avenir : une démarche visant à se doter d’une « mémoire d’avenir », tenant compte des particularités des douze Fraternités présentes en France.

Un véritable appel

La Miss pop est une enfant paradoxale de la Commune de Paris. L’événement déclencheur promu au rang de mythe fondateur transmis depuis 150 ans est connu : la rencontre entre un pasteur écossais venu dans un Paris meurtri par la terrible répression versaillaise de la Commune de Paris pour évangéliser la population et un ouvrier anonyme qui l’interpelle rudement en lui suggérant d’annoncer plutôt une religion de liberté et de réalité, loin du catholicisme officiel des classes possédantes au pouvoir.

Robert Whitaker McAll © Domaine public

Cet échange va être ressenti par le pasteur Robert Whitaker McAll comme un véritable appel, à l’instar de celui reçu en songe par l’apôtre Paul, l’invitant à propager la foi dans la Macédoine européenne (Ac 16.9) ; mais surtout McAll se convertit à une nouvelle forme d’approche du monde ouvrier en ouvrant en 1872, non un temple mais une simple boutique, lieu d’accueil et d’évangélisation au cœur du quartier parisien de Belleville.

Le paradoxe est que le pasteur n’a nullement l’intention de reprendre à son compte les idéaux de la Commune qui occupe une place de choix dans l’imaginaire collectif du mouvement ouvrier français. Il s’interdit aussi de les condamner en prônant l’apolitisme dans l’accueil mais il est évident que son évangélisation vise à détourner les classes populaires du socialisme réputé irréligieux et de fait très anticlérical. D’où le soutien appuyé d’Églises plutôt bourgeoises tant en France qu’en Angleterre ou aux États-Unis.

Un essor remarquable

Car la Mission McAll, bientôt structurée en MPEF (1879), connaît un essor remarquable : à la mort du pasteur en 1893, pas moins de 137 salles d’évangélisation et une quinzaine de Fraternités durables. La Miss pop fera preuve d’un modernisme étonnant dans l’accomplissement de ses missions : baraques démontables, péniches, chapiteaux, voitures équipées, recours au cinéma… et surtout les « Frat’s », lieux d’accueil de populations qui ne connaissaient guère le chemin des temples dans ces villes développées par la révolution industrielle. Dans ces Frat’s, on prône le redressement moral selon l’Évangile, on donne des cours, on lit des livres, on combat l’alcoolisme et les violences familiales : ainsi naissent des communautés croyantes à qui une foi nouvelle donne une dignité sociale jamais connue auparavant.

Mais le mouvement va s’essouffler au lendemain de la guerre de 14-18 : l’influence du socialisme et du communisme, la montée du fascisme, la crise économique des années 30, le succès des lois issues du Front populaire, tout cela questionne : l’évangélisation et l’édification du Royaume sont-elles la seule solution pour l’amélioration du sort des classes populaires ? L’incroyance assumée et maintenue d’une partie du public populaire doit-elle l’exclure de la solidarité chrétienne ?

Un tournant majeur

Après le traumatisme et les bouleversements de la Seconde Guerre mondiale, la Mission populaire va connaître un tournant majeur, celui d’une politisation marquée à gauche des Fraternités, comme si elle était rattrapée avec retard par le contexte historique de sa naissance. À l’instar des prêtres ouvriers, des pasteurs s’engagent et prennent ouvertement parti dans les luttes syndicales2. L’évangélisation n’est plus mise en avant, afin de rejoindre le plus grand nombre, quelles que soient ses croyances ou incroyances religieuses. On constate un véritable ouvriérisme théologique, influencé par la théologie de la Libération mais aussi par d’éphémères pratiques d’extrême-gauche, comme l’établissement en usine de militants.

Cette orientation suscite de nombreux débats : les paroisses protestantes plus modérées censées soutenir les Fraternités s’éloignent de la Miss pop. Les donateurs anglo-saxons, attachés à l’apolitisme, rempart à leurs yeux contre le communisme, diminuent leur aide. Par ailleurs, la génération croyante précédente ne se reconnaît plus guère dans ce nouveau milieu militant imprégné par les utopies des années 60-70 et de plus en plus laïc. Les Fraternités évoluent vers davantage d’autonomie, cherchent à s’autofinancer et se professionnalisent, en nouant des liens étroits avec les collectivités locales. Comment une Frat’ devenue peu à peu un centre social subventionné par les collectivités locales soucieuses de laïcité peut-elle y annoncer la Parole censée la fonder ? L’évangélisation en actes – moteur des années 60-80 – délivre-t-elle aujourd’hui un message audible auprès d’une population de plus en plus sans repères religieux de base ?

La Mission populaire n’a jamais été en mal de débats, même s’ils peuvent passer pour secondaires, aux yeux d’équipiers ou de bénévoles « le nez dans le guidon » dans leur combat contre la précarité et la pauvreté toujours renouvelée. Puisse cette mémoire d’avenir née de cette double commémoration éclairer son avenir.

Jean Loignon

1 Pour aller plus loin, voir les « Rétroviseurs » de la Mémoire de la Frat’ : https://www.fraternitestnazaire.com/page/1480788-regarder-le-passe-pour-mieux-aller-de-l-avant
2 À Saint-Nazaire, les pasteurs Georges Velten, Roger Crapoulet, Émile Mihière… symbolisaient cette orientation. Le premier devant se rendre aux États-Unis pour le soutien financier à la MPEF fut inquiété par le FBI qui lui reprochait d’écrire dans « l’Humanité », quant à Émile Mihière, il siégeait à la direction de l’union locale de la CFDT…

Contact : Fraternité de la Mission populaire, 1 rue de l’île de France,  44600 St-Nazaire. Tél : 02 40 22 49 30 / 07 66 21 52 75. E-mail : fraternite.mp.stnazaire@orange.fr