La bête immonde

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© lightfieldstudios

Rapport sur la pédophilie

Le rapport d’une commission indépendante sur la pédophilie dans l’Église catholique révèle des failles majeures dans la théologie, les pratiques et la structure de l’Église. Malgré ses différences, le protestantisme n’est pas totalement à l’abri.

Horreur, immense tristesse, accablement, les réactions des évêchés sont unanimes devant l’annonce a minima de 330 000 personnes victimes de plus de 3 000 bourreaux d’Église, prêtres ou laïcs.

Une trace pour cent ans

Plus de 300 000 personnes ont donc vu leur vie détruite. La plupart d’entre elles auront une longue vie de souffrance et de réparation, souvent avec le soutien d’une aide psychologique. Beaucoup de leurs témoignages attestent de désordres transgénérationnels comme la violence ou la honte transférées de l’agresseur sur la victime ou l’empêchement de dire. Cet empêchement à vivre, bien supérieur à la notion même de souffrance, influe ensuite sur leur famille, leurs amitiés, leurs enfants et leurs petits-enfants, touchant ainsi des millions de personnes.
Ce simple constat révèle un système de vaste ampleur, dont les ressorts ecclésiaux doivent être analysés. Sur un plan plus personnel, les enfants ont pour la plupart été pris dans la nasse d’une double fidélité : d’une part la loyauté à des parents flattés ou rassurés par un ecclésiastique, d’autre part la soumission à l’autorité dévoyée de l’homme d’Église. Le secret ne pouvant se partager tant il est honteux, il est resté enfoui parfois de nombreuses années. Le nombre de victimes traduit à lui seul la force considérable de cet enfermement.

Rejeter le Malin

Les réactions étaient attendues. Elles sont en partie libératrices pour ces enfants devenus adultes, qui ont grandi dans une solitude absolue. Si tous les termes possibles ont été employés par les responsables d’Église pour rendre compte de leur émoi ou de leurs pensées solidaires envers ceux dont la vie est détruite, un mot cependant manque à l’appel. L’abjection. Abject est le crime, abjecte sa protection, abjectes même l’immense tristesse confessée par le premier des prélats ou la honte affichée. Littéralement, l’abjection est un « rejet vers le bas ». Dans les conférences de presse et prises de positions, on évoque constamment les institutions à réformer, la formation des cadres d’Église, les tabous à lever, l’attention à porter aux déviances, mais nul n’a parlé de rejet, de ce rejet fondamental et absolu caractérisé par la lutte de l’Église contre le Malin, cette Bête immonde dont la croyance populaire a identifié le royaume dans les entrailles de la terre et que l’on « rejette donc vers le bas ». Même si les structures d’Églises et les théologies ne sont pas les mêmes dans le protestantisme et le catholicisme, penser que la Réforme protégerait de ces maux est factice. Si les structures de l’Église catholique n’ont pas permis d’enrayer ce qui est un processus de mort, la résistance au mal est avant tout affaire de personnes et les personnes sont les mêmes partout, dans toutes les Églises.

© Olga Yastremska

Les manipulateurs de Dieu

La question est aussi profondément théologique. Car ce qui est atteint par ces gestes abjects, c’est bien l’expérience de Dieu de centaines de milliers d’enfants, puis celle de leur famille au fil des générations.
Parlant sous couvert d’anonymat, l’un des prêtres incriminés avouait ne pas avoir ressenti qu’il s’agissait d’un crime, mais d’un péché et qu’à ce titre le pardon pouvait être demandé.
Ces propos relèvent d’une double manipulation tendant à minimiser les faits. La première consiste dans l’autoannonce du pardon de ses propres péchés. Il n’y a dans cet exercice rien d’évangélique. Dans toutes les rencontres de Jésus, le pécheur repart vers un ailleurs, différent et libéré. Un pardon qui ne déplacerait pas une personne et ne le changerait pas ne serait pas un pardon mais une projection de soi et de ses désirs. Aujourd’hui, l’Église demande pardon avant même la reconnaissance nécessaire, avant même le jugement légitime.
La seconde manipulation consiste à motiver un acte à partir d’une distinction entre le crime et le péché. Si le crime est condamnable, le péché ne serait qu’interdit, puisque pardonnable.

Théologie en cause

Cette subtilité vient de la casuistique de l’Église romaine, qui définit une différence entre l’interdit et le condamnable. Un exemple parlant en est la pratique de l’eucharistie. Si le protestant n’est pas invité à l’eucharistie catholique, c’est que, par sa théologie, il ne reconnaîtrait pas de présence réelle du Christ dans les espèces du pain et du vin. Cela n’est d’ailleurs pas juste, puisque la présence réelle de Dieu est marquée dans la prière d’épiclèse qui introduit la sainte cène. La participation du protestant à une eucharistie est donc interdite. Mais elle n’est pas condamnable, car elle est valide ; c’est-à-dire qu’elle est reconnue comme effective. Le prêtre qui inviterait les protestants à l’eucharistie commettrait donc un interdit non condamnable, ce que certains prennent sur eux de faire lors de ce qu’on nomme l’hospitalité eucharistique. Cette subtile théologie amène, au nom de l’œcuménisme, à pratiquer l’interdit sans risquer la condamnation. Elle induit ainsi la déviance.

Maintenir le dogme

Au royaume des juristes, le dogme est roi. Ces argumentations sont rendues possibles par la structure du dogme lui-même. L’Église catholique reconnaît l’infaillibilité de certaines paroles lorsqu’elles sont validées en concile par l’ensemble des évêques. Cela sous-entend qu’un dogme énoncé a valeur de vérité et ne peut être remis en cause pour l’éternité. Afin de s’adapter au monde sans perdre cette vérité de l’Histoire, l’Église fonctionne par accumulation, comme un mille-feuilles. Si la vérité d’il y a quelques siècles n’est plus directement valable ou viable, une nouvelle vérité vient non pas la remplacer, mais en restreindre la portée ou la réorienter. Cet exercice de haute volée augmente d’autant le risque d’incompréhension du fidèle et pourrait favoriser un état d’esprit juridique parfois assez éloigné des réalités de ce monde. En son temps, le protestantisme avait donné un coup de pied dans la fourmilière en retournant à la simplicité des textes bibliques, perdant du coup le sens de la continuité historique au grand dam des critiques de l’Église romaine.

© Evhenii Kukulka

Sacro-sainte hiérarchie

En maintenant un système hiérarchique pyramidal, l’Église catholique a pris le risque de relativiser la responsabilité des étages inférieurs de l’édifice. Dans le même temps, le pouvoir ecclésial a été donné aux curés, seuls maîtres de la paroisse. Autrement dit, le contrôle est hiérarchique et lointain alors que le pouvoir est local et sans contre-pouvoir. Le conseil paroissial, par exemple, n’a de pouvoir que consultatif contrairement aux Églises luthériennes et réformées dans lesquelles le pouvoir est confié aux Conseils presbytéraux et aux Synodes.

La culture du débat chère à l’Église protestante unie n’est donc pas nécessaire au catholicisme, ce qui peut empêcher une forme de dialogue et créer des zones de pouvoir absolu. La situation pourrait être comparée à un bateau, dans lequel le capitaine est seul maître à bord après Dieu : les méthodes ou les actions d’un curé ne sont techniquement critiquables qu’auprès de sa hiérarchie. Les écarts des subalternes, prêtres ou laïcs ont ainsi plus de risques de pouvoir se prêter aux arrangements locaux, par peur de l’intervention directe de l’évêché dans une paroisse.

La place de l’Église

Définie comme intermédiaire du salut entre Dieu et l’Homme, l’Église catholique a pris le risque de ne pas toujours pouvoir combattre les propensions humaines à la toute-puissance. L’ordination des prêtres leur donne en effet un statut particulier sur le monde, notamment celui de pouvoir transmettre le pardon de Dieu par l’absolution. Ce statut a-t-il joué en faveur des pédophiles ? C’est possible car la prêtrise ne peut être retirée que sur un jugement. Le caractère particulier de ce statut pourrait avoir tenu un rôle important dans l’état d’esprit de certains clercs, en les plaçant de facto au-dessus du peuple. Le peuple lui-même a reconnu en l’Église une fonction quasi paternelle, d’ailleurs traduite dans l’appellation « mon père » pour les prêtres. Le rédacteur du rapport a été surpris de la proximité des récits de victimes avec des structures d’inceste.
Cet état d’esprit de toute-puissance peut parfois se lire dans les mots employés. Au soir de la révélation du rapport d’enquête, le porte-parole de la conférence des évêques de France souhaitait ainsi que les victimes reçoivent une « allocation ». Il ne s’agissait pas du terme d’indemnisation qui aurait évoqué la notion de victime ni de réparation qui aurait été associée à une faute. La notion d’allocation fait plus penser à une aide de caractère social. Les bonnes œuvres de l’Église. Monsieur Sauvé lui-même, rapporteur incontesté du rapport, rappelait à l’Église que cette indemnisation ne pouvait être un don, mais un dû.

Comment en sortir

L’Église catholique va sans doute subir de plein fouet la mise au grand jour de ce qui a été enfoui, tant l’onde de choc est importante et les chiffres considérables aux yeux de la société française. Les affaires qui ne sont pas touchées par la prescription occasionneront des procès et la conférence des évêques a déclaré vouloir faire évoluer l’Église en profondeur. L’analyse montre que tous les niveaux de la structure sont fragilisés par des facteurs de risques. Une réflexion en profondeur sur la place de l’Église, du dogme et la théologie n’est donc pas exclue, et cela pourrait permettre à terme d’espérer des rapprochements avec les Églises protestantes.
Des éléments de formation ainsi que des contrôles des candidats sont prévus, notamment par des psychiatres comme c’est le cas lors du passage des pasteurs devant une commission des ministères. C’est là un soin important pour éviter que des personnes se sachant en difficulté sur le plan de l’équilibre sexuel ne s’investissent dans l’Église en pensant que l’ordination sacerdotale leur permettra de purifier ce penchant. 

Non au mariage des prêtres

Même si les Églises protestantes ne sont pas exemptes de problèmes, on pourrait penser que le mariage des pasteurs est un stabilisateur des comportements, notamment par le fait d’une vie à deux qui favorise le dialogue avec l’altérité. Pour répondre à la solitude de certains membres du clergé, l’Église catholique veille déjà à ce que de nombreux prêtres puissent vivre en lien avec d’autres, par exemple dans des maisons partagées.
Le mariage des prêtres n’est donc pas envisagé à terme, d’autant que certains évêques comme celui de Versailles, interviewé au soir de la présentation du rapport, considèrent qu’il n’y a pas forcément de rapport entre d’éventuels risques sexuels et le célibat et que la mise en place d’une telle mesure ne se fait pas en quelques années.
Le fait que les victimes soient jeunes fait également penser à l’obligation d’une formation spécifique des prêtres et à une vigilance particulière des équipes pédagogiquement responsables. Il s’agit là de mesures classiques dans l’enseignement, la vulnérabilité du jeune âge étant connue de tous.

Risques dans d’autres Églises 

Mais la première mesure attendue est la reconnaissance. Elle prend plusieurs visages, dont la reconnaissance pleine et entière par l’Église de ses crimes, qui semble être la première étape d’un sentiment des victimes d’être reconnues.
Par sa structure, sa culture, sa théologie et ses pratiques, l’Église catholique a favorisé certaines situations limites, ou ne les a pas suffisamment combattues. Il reste que les problèmes de pédophilie concernent l’ensemble de la société française, car l’être humain peut être malade de l’altérité. En partie protégée par la culture du débat et une structure associative presbytérienne synodale, l’Église protestante unie peut paraître à l’abri mais ne fait pas exception à l’humanité. Dans ces affaires de crimes, où la manipulation se double d’une perversion sexuelle, c’est avant tout l’humain qui est en jeu. Un humain pris dans le jeu du péché, du crime, de cette Bête immonde qui ne peut se combattre que par l’abjection, ce geste instinctif, radical et absolu de « rejeter vers le bas ».

Hermann Grosswiller