Ministère pastoral, candidats et conditions d’aujourd’hui*

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Reconnaissance du ministère pastoral et ordination de l’UEPAL, octobre 2020 © Union des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine

Comment le ministère pastoral et son accompagnement évoluent-ils avec les profils des « candidats » actuels et les attentes dans l’Église et la société ? Au seuil de la réflexion sur de nouveaux ministères, les réponses sont nuancées.

La diversité de plus en plus grande des origines sociologiques et religieuses des candidats pasteurs est un constat que l’on fait depuis presque des décennies. Et il se renforce ! Élian Cuvillier, responsable des stages en paroisse pour les étudiants de l’Institut protestant de théologie, confirme : « Le jeune qui fait de la théologie juste après le bac, européen, protestant venant des paroisses, devient une denrée rare. Nous avons aujourd’hui des gens de vocation tardive (35-50 ans), d’origine européenne, soit paroissiens depuis longtemps, soit nouveaux convertis, soit passés par les Églises évangéliques. Ils commencent des études parallèlement au travail, finissent leur licence en présentiel, arrêtent le boulot, sont pris en charge par l’Église pour la transition et deviennent pasteurs à 40-50 ans. Et pour une autre part, ce sont des personnes d’origine étrangère, africaine surtout qui étaient déjà pasteurs dans leur pays, ou bien engagées dans une paroisse, et qui ont rejoint l’EPUdF ».

Ce qui fait, selon Élian Cuvillier :
– un petit tiers d’étudiants classiques, post-bac ou après un peu d’études ;
– un bon tiers de vocations tardives ;
– un bon tiers d’étudiants d’origine africaine ou malgache.
Trois tiers qui correspondent à la répartition des fidèles, actuellement.

Interculturalité

Parler du ministère pastoral, c’est faire face à cette diversité des profils, mais pas seulement. Pour Vincent Nême-Peyron, président de la Commission des ministères (CDM) pour l’Église protestante unie de France, l’interculturalité ne concerne pas uniquement les personnes venant d’un ailleurs culturellement lointain (l’Afrique…), mais aussi bien la Suisse ou le Québec, dont la culture et la réalité des Églises diffèrent de la nôtre. « Nous travaillons avec le Défap », explique-t-il, « sur une session en début de ministère pour les pasteurs venant de l’étranger : le contexte laïc français, la trajectoire de notre Église ces dernières décennies, le rôle du pasteur… À ceux qui viennent d’ailleurs, on demande de passer un certain temps en France, pour rencontrer la CDM, les équipes nationales, des pasteurs de paroisses impliqués, etc. Mais en amont, pour tous les futurs pasteurs, dans le cadre du master Théologie appliquée (en 5e année), il y a un module sur l’interculturalité. Car les pasteurs issus de notre Église vont être eux-mêmes confrontés à des personnes qui viennent d’ailleurs. Témoigner de l’Évangile dans la société française en 2040 ? Ce sera forcément dans une société très multiculturelle et très multireligieuse ».

Ce besoin de sensibiliser et informer sur la diversité culturelle est pris en charge en Alsace également. Bettina Schaller, responsable de la « formation initiale » des pasteurs de l’Union des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine (UEPAL), a travaillé cet aspect avec Alain Spielewoy, directeur des ressources humaines de cette union d’Églises.

En Alsace et Lorraine

Les CDM et les directions de ces Églises réfléchissent à la fois aux adaptations nécessaires et à leurs souhaits. En Alsace, deux mots-clés sont ressortis : le sens et le lien. « Par exemple », détaille Bettina, « nous ressentons l’importance d’un regard théologique sur la société. Il faut des pasteurs théologiens, interprètes, pas seulement techniciens ». Elle mentionne aussi la création d’une session « Évangélisation », dans le sens de la communication de l’Évangile. Sans oublier l’axe de la spiritualité : « Comment un pasteur nourrit-
il sa propre spiritualité et accompagne-t-il celle des autres ? Nous leur demandons de vivre une période d’immersion de 2-3 semaines dans une communauté religieuse
 ».

C’est sur la réalité du terrain alsacien qu’elle nous emmène, avec notamment la baisse importante du nombre de vocations pastorales : « Sur nos territoires, il devient nécessaire de mutualiser les activités et responsabilités. Mais cette “sectorisation” peut-elle mener à moins de proximité auprès des personnes ? Les pasteurs ont bien intégré la pratique collaborative, mais je vois des jeunes qui souhaitent être pasteur d’une communauté spécifique. Et cela provoque des tensions ! »

Des points de vigilance

Vincent Nême-Peyron, président de la Commission des ministères de l’Église protestante unie, liste les enjeux que doivent affronter les nouveaux pasteurs :
« – Tout d’abord, la très grande diversité des situations d’Églises actuellement. Certaines ont beaucoup diminué, alors que d’autres sont en croissance numérique. Deux pasteurs formés de la même manière peuvent donc exercer des “métiers” finalement très différents.
– Ils auront à gérer les contraires. L’Église locale dit souhaiter le changement, mais quand le pasteur propose des évolutions, on le lui reproche ! Une visite de “mise en place” permet de vérifier que, de part et d’autre, on part avec les mêmes objectifs.
– Autre préoccupation : le ressourcement des pasteurs. C’est un piège de croire qu’une activité d’Église peut tenir lieu de vie spirituelle. C’est vrai par moments, pour certains, mais d’autres risquent de s’épuiser spirituellement. Il leur faut trouver des lieux de halte.

Même chose pour la théologie. Certains auront besoin de garder un lien avec l’université, de suivre des formations courtes. La théologie, c’est aussi une prise de recul par rapport au quotidien.
– Il y a également la dimension relationnelle. Les nouveaux pasteurs se plongent dans les visites, la convivialité. Puis certains disent au bout de 2, 3 ans : je suis en train de perdre le contact avec mes amis. Ou bien : où en est ma vie sentimentale ?
– Enfin, dans une Église tellement diverse, avec des pasteurs tellement différents, un des enjeux est de continuer à produire et à vivre une culture ecclésiale commune : qu’ils se considèrent tous comme ministres de “l’union” des Églises locales ».

À côté de cela, la CDM a d’autres motifs de vigilance et d’accompagnement : par exemple, les personnes en reconversion qui ont exercé des métiers pouvant paraître – faussement – proches du ministère pastoral, ou bien la forte demande de supervision et de médiation, à laquelle l’Église répond actuellement.

Ce qu’est un pasteur

Au final, comment ces pasteurs nouvelle génération habitent-ils la fonction ? Le responsable des stagiaires de l’EPUdF, Élian Cuvillier, en parle avec conviction : « Ils adoptent très vite ce qu’est, dans l’imaginaire commun, la fonction pastorale. Et en même temps, ils la réinventent par leur parcours et l’habitent autrement. Beaucoup de pasteurs stagiaires refusent de tomber dans l’activisme : ils ont le souci d’être à l’écoute de leurs paroissiens, dans une relation de sujet à sujet. Le pasteur n’est pas un animateur ni un chef de projet ou d’entreprise, c’est un pasteur ! Quelqu’un qui pour les autres est le représentant d’une certaine verticalité… Il ne faut pas être prisonnier de cela, mais partir de ce que cette image permet aux personnes rencontrées, dans une société où on est souvent dans le “faire”, dans la performance. Le pasteur est une personne à qui on peut dire des choses qu’on ne dira à personne d’autre ».

Ceci pourrait ramener à une fonction assez traditionnelle… « Oui », reprend Élian Cuvillier, « mais pas avec l’idée que c’était “mieux avant”. Plutôt avec l’exigence actuelle d’une société où l’on a besoin d’être écouté par des gens porteurs d’une parole qui n’est pas la leur. Il faut redécouvrir l’essence même de ce qu’est le pasteur dans la tradition luthéro-réformée : le témoin d’une parole ».

Séverine Daudé, journal Échanges

* Cet article fait partie du dossier Ministères dans l’Église, les nouveaux défis. Voir le sommaire