Capillarité

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© Kristof-Vizy

Grain de sable

« Comme la pluie et la neige descendent du ciel et n’y reviennent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée et fait germer, sans avoir donné de la semence au semeur et du pain à celui qui a faim, ainsi en estil de ma parole qui sort de ma bouche : elle ne revient pas à moi sans effet, sans avoir fait ce que je désire, sans avoir réalisé ce pour quoi je l’ai envoyée » Ésaïe 55.10-11.

Dieu nous parle et, Ésaïe nous le rappelle, la première caractéristique de cette parole est l’efficacité. Mais cette efficacité est souterraine. En fait, il ne s’agit pas tant d’opposer un Dieu visible et un Dieu caché que de distinguer une action manifeste : il pleut, il neige, Dieu nous parle (par l’Esprit, à travers la Bible, par ses témoins) et l’efficacité invisible de cette action. Ce que la Parole produit est invisible, c’est-à-dire en profondeur, loin du spectaculaire. En nous parlant, Dieu ne fait pas éclater sa gloire, il touche à notre être intime.

Telle une goutte d’eau

Autre caractéristique, la fluidité : la Parole de Dieu, telle qu’Ésaïe nous la décrit, n’est pas un marteau qui fracasse, ni un mur qui enferme, elle ne force pas le passage, elle s’insinue, elle s’infiltre. Enfants, pour occuper des trajets en voiture ou tout simplement des journées de vacances pluvieuses, nous faisions des courses de gouttes : la moindre poussière, la moindre aspérité invisible de la vitre pousse la goutte à changer son parcours. Pour se frayer un chemin, la Parole change de forme, passe par des détours. Comme le lit d’une rivière, ses voies sont sinueuses, pleines de méandres et de détours et c’est ce qui en fait la beauté et l’efficacité. Comme la neige, comme la pluie, la Parole de Dieu est insaisissable, elle est surtout inarrêtable. Mais pour que la pluie abreuve la terre, il ne faut pas que des trombes d’eau s’abattent brutalement sur le sol, sinon elle emporte tout et ne nourrit rien. Pour que la pluie soit nourricière, il vaut mieux qu’elle soit douce et régulière… Cette douceur, cette patience de la Parole, nous permet peut-être de comprendre pourquoi Jésus parle en paraboles. Là où les disciples, dans leur impatience, voudraient une révélation immédiate aux foules, Jésus préfère laisser ces histoires étranges que sont les paraboles faire leur chemin, s’infiltrer dans ces yeux et ces oreilles fermés, éroder ces certitudes et ces refus, instiller une nouvelle image du monde. Bien sûr, cela prend plus de temps…

Le temps long

De fait, avec cette image de la pluie et de la neige, Ésaïe nous entraîne dans le temps long : « sans avoir saturé la terre, sans l’avoir fait enfanter et bourgeonner, sans avoir donné semence au semeur et nourriture à celui qui mange ». De la germination à l’assiette, il y a quand même un certain temps, surtout quand on parle d’un arbre fruitier, entre le moment où le figuier sort de terre et celui où vous pourrez en manger les fruits.

Ésaïe pouvait-il savoir que le cycle même de l’eau pouvait être altéré par les activités humaines, par le changement climatique ? Pourtant, la Parole n’est-elle pas elle-même fragilisée, sa puissance vivifiante n’est-elle pas menacée par nos attitudes humaines ? Lorsque nous bétonnons nos cœurs de certitudes pour les rendre imperméables à toute interrogation ; lorsque nous la canalisons pour servir nos intérêts ; lorsque nous l’assénons à d’autres comme un canon à eau, comme si on arrosait les plantes au « karcher »… Ainsi, comme il y a urgence à redécouvrir le cycle de l’eau, il y a urgence à réapprendre le cycle long de la Parole.

Éric George