Le chemin de la fraternité

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© Gerd Altmann de Pixabay

Grain de sable
Genèse 4.1-16

Il en faut, du culot, au rédacteur de la Genèse, pour raconter comment la première relation entre frères biologiques se termine par un meurtre ! Du culot, ou peut-être de la clairvoyance ; car la relation entre frères et sœurs de sang n’a rien d’évident, nous le savons. Et peut-être ce récit sonne-t-il comme un avertissement : attention, danger ! Ce qu’on croirait naturel ne l’est pas. La relation fraternelle doit être l’objet de toutes les attentions, et passe forcément par une conversion.

C’est d’abord le nom des deux frères qui éveille l’attention : celui de Caïn vient d’un verbe qui veut dire « acheter, acquérir ». « J’ai acquis un homme avec le Seigneur », dit Êve. Caïn est sa chose. Quant à Abel, son nom veut dire « buée, vapeur ». Sa naissance est d’ailleurs signalée par une brève notice : « Elle enfanta encore son frère Abel ». Abel vient comme un « en-plus », un supplément. Il y a là une double injustice d’Êve vis-à-vis de ses fils : excès d’amour pour Caïn, défaut de considération pour Abel.

Un acte thérapeutique

Et peut-être les personnages de Caïn et Abel sont-ils à comprendre comme des paradigmes : car chacun de nous, par égocentrisme, a tendance à s’affirmer et à prendre conscience de soi-même comme Caïn : un être qui est là, et dont l’existence est une évidence. Simultanément, chacun a tendance à penser l’autre comme un satellite autour de lui, constamment mis en demeure de justifier son existence. Autrui est toujours Abel par rapport à nous.

Et vient l’épisode de l’offrande des deux frères. « Le Seigneur tourna son regard vers Abel et son offrande, mais il détourna son regard de Caïn et de son offrande », dit le récit. Spontanément, nous sommes choqués de la réaction du Seigneur. Pourquoi ce favoritisme ? Qu’a donc l’offrande de Caïn, pour que le Seigneur détourne son regard ? En réalité, en se détournant de Caïn, le Seigneur pose un acte thérapeutique, destiné à redresser les débuts de cette fraternité bien mal partie. Il fait faire à Caïn l’expérience du manque et de la limite. Il fait exister Abel, face à ce frère pour qui il n’a aucune consistance.

Mais une telle frustration provoque évidemment de la souffrance. « Caïn en fut très irrité et son visage fut abattu », poursuit le récit. « Ses faces tombèrent », dit le texte hébraïque. Incapable de regarder devant lui, privé de relation en face à face, Caïn ne peut plus lever les yeux pour voir où il va, il ne peut plus envisager d’avenir. Il est en danger, et le Seigneur le sait.

Une réconciliation possible

Voilà pourquoi il vient nouer le dialogue avec lui, patiemment. « Le Seigneur dit à Caïn : « Pourquoi t’irrites-tu ? Et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu agis bien, ne le relèveras-tu pas ? Si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire. Mais toi, domine-le. »

Mais Caïn, interpellé par le Seigneur, n’entre pas dans le dialogue qu’il lui propose. Et dans la scène qui suit, celle du meurtre, la parole est cruellement absente. « Caïn parla à son frère Abel et, lorsqu’ils furent aux champs, Caïn attaqua son frère Abel et le tua ». Littéralement, le texte hébraïque dit : « Caïn dit à son frère Abel… », mais ne donne pas le contenu de ce « dit ». Les guillemets sont ouverts, mais il n’y a rien dedans. Et puisqu’il n’y a pas de dialogue, le langage qui vient est celui de la violence : « Lorsqu’ils furent aux champs, Caïn attaqua son frère Abel et le tua ».

Aussitôt après le meurtre, le Seigneur revient trouver Caïn. « Le Seigneur dit à Caïn : « Où est ton frère Abel ? » — « Je ne sais, répondit-il. Suis-je le gardien de mon frère ? » Notons que le Seigneur n’accuse pas, qu’il ne fait aucun reproche. Comme la première fois, il pose une question, cherchant à susciter le dialogue. Jamais le Seigneur ne se lasse de nous chercher, jamais il ne renonce à guérir nos relations malades. La suite du récit de la Genèse le montre : l’histoire de Jacob et Ésaü, puis celle de Joseph et ses frères, témoignent elles aussi de la difficulté des relations fraternelles. Mais peu à peu, les choses s’améliorent, la violence est contenue, le dialogue revient. À l’école du Seigneur, le frère apprend à faire place à son frère, la parole se libère, la réconciliation est possible. Décidément, le rédacteur de la Genèse est inspiré : il trace pour nous un chemin de fraternité réaliste et exigeant.

Pasteure Agnès Lefranc,
Église protestante unie d’Orléan