Croiser la route d’un colibri

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© Domenic Hoffmann de Pixabay

Sophie est bénévole à l’entraide Le Diafrat à Paris. Elle nous livre cette histoire qu’elle a vécue récemment et qu’elle a partagée dans la Lettre régionale de la Fédération de l’Entraide protestante (FEP).

Tout commence par un message : Tawa et sa petite fille rejoignent un foyer à Dijon demain. Elles prennent le train à gare de Lyon. Est-ce que l’une d’entre vous peut les accompagner pour les aider à porter leurs bagages ? Ce sont les vacances scolaires, peu d’entre nous sont là et pour celles présentes, impossible de se libérer. Je ne peux pas laisser Tawa et Farida seules.

Une question d’assurance

Mon état de santé ne me permettra pas de porter leurs bagages mais je peux au moins organiser leur transfert de l’hôtel à la gare en taxi et les guider dans la gare. À ce stade, je suis loin d’imaginer l’intensité de l’heure et demie que je vais passer avec elles.
Le rendez-vous est fixé à 11h devant l’hôtel. Dix minutes suffiront pour rejoindre la gare en taxi, le train est à 12h21, c’est large. Je commande sereinement le taxi la veille. Arrivant à l’hôtel, je me rends compte avec angoisse que le coffre du taxi est beaucoup trop petit pour transporter les valises et les deux énormes sacs. Il faut trouver un deuxième taxi avec un grand coffre. Le chauffeur me propose d’aller à une borne de taxis à proximité et voir si l’un d’entre eux a un coffre assez grand. Un premier geste d’humanité que j’accueille avec soulagement. Ce sera lui qui ouvrira le bal de ceux que j’appellerai les colibris. Cet homme revient avec un collègue qui, en baissant tous les sièges de sa voiture, parvient à faire rentrer les deux sacs. Nous voilà parties vers la gare de Lyon.
Arrivées là, tous les bagages déposés à l’entrée de la gare, nous ne sommes pas au bout de nos peines. Un homme de la SNCF est là avec un chariot, il entrepose les valises sur celui-ci mais refuse catégoriquement de prendre les deux sacs. Ce ne sont pas des valises, je n’ai pas le droit de les prendre, c’est une question d’assurance. J’insiste en lui montrant notre incapacité à les transporter sans son aide. Nouveau refus. Il accepte cependant de déposer les valises déjà installées sur son chariot dans le hall de la gare. C’est déjà ça.
Puis un homme s’approche, lui aussi a un chariot mais non homologué par la SNCF, il veut bien, moyennant quelques pièces, apporter les sacs jusque dans le hall. Un deuxième colibri ? Oui, sans aucun doute.

Un déclic inespéré

Dans le hall principal de la gare, nos yeux se posent sur le panneau d’affichage, le train de Tawa et Farida apparaît… Hall 2 ! C’est loin, nous n’avons plus beaucoup de temps, nous sommes chargées et je marche lentement avec ma canne. L’homme avec le petit chariot non homologué a disparu, il n’a pas le droit d’être dans la gare et notre homme de la SNCF refuse une nouvelle fois de transporter les deux sacs. J’insiste, il reste intransigeant, me parlant de son salaire ridicule et de son passé, lui aussi a aidé des personnes dans la difficulté mais quand lui-même a eu besoin d’aide, personne n’était là. Je l’écoute, je comprends mais… Et puis, tout à coup, cet homme me dit : « Bon,  d’accord, attendez-moi là, j’apporte les valises et je viens rechercher les sacs, mais de toute façon le contrôleur du train n’acceptera pas ces sacs. » Qu’est-ce qui a déclenché ce déclic ? Un regard vers Farida ou Tawa ? Un souvenir ? Une raison qui nous échappe mais une chose est sûre, un troisième colibri s’est joint à nous.
En direction du Hall 2, Tawa me prend le bras, c’est elle qui me porte maintenant. Il est 12h10, le train part dans onze minutes. Je vais voir le contrôleur du train, je lui montre les bagages, les accepte-t-il dans son train ? Ce sont des bagages encombrants, il peut les prendre, me dit-il, mais il faut payer 50 euros. Bien entendu, je paie les 50 euros. Au fond de moi, je lui décerne le prix du quatrième colibri. Je sais qu’il aurait très bien pu refuser. Et là, je vois notre homme SNCF courir avec les valises puis allant rechercher les sacs et revenant en hâte pour que toutes les affaires soient dans le train avant le départ. Je demande à Tawa et Farida de courir pour ne pas rater le train. Je pleure, Tawa pleure, Farida caresse le bras de sa maman. Elle a les yeux secs mais pleins d’amour et de soutien. Je croise son regard, jamais je ne l’oublierai.
Les heures et les jours qui suivront me permettront de réaliser ce qui a été accompli et à quel point tout cela ne tenait qu’à un fil. Les migrants le vivent au quotidien. Heureusement, il nous arrive à tous de croiser la route d’un colibri.

Sophie

Téléchargez la dernière lettre de la FEP Nord-Normandie-Île-de-France et Grand Ouest, Fédérer & partager n° 44 – avril 2021.