L’ombre de Staline

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DVD

Un film d’Agnieszka Holland. Sortie DVD novembre 2020. 1h54.

C’est bien son ombre, gigantesque, et c’est bien son absence, dans le film : l’ombre et l’absence de Staline, que poursuit Gareth Jones, conseiller du Premier ministre britannique, devenu journaliste. Après son interview de Hitler, le jeune analyste politique – un personnage bien réel – souhaite décrocher celle du leader communiste. Gareth part à Moscou en janvier 1933, se fait connaître, espère. Il a une question à poser à Staline.
Il ne rencontrera pas le « petit père des peuples », mais l’horreur de la monumentale opération mise en place entre l’Ukraine et Moscou. Car le Gallois, têtu, prend le chemin pour l’Ukraine, interdite aux journalistes. Sa question de départ, frontale et naïve – comment le régime parvient-il à conduire une industrialisation spectaculaire alors qu’il n’y a plus d’argent ? –, devient : mais que se passe-t-il donc en Ukraine, le grenier à blé de la Russie ? L’Ukraine… une direction que tous les silences lui indiquent, au-delà des discours convenus sur la nécessaire révolution.
Le journaliste arrive dans les plaines enneigées et ce qu’il découvre va au-delà de l’imaginable. Famine, cadavres de villageois tombés dans la rue et abandonnés, enfants livrés à eux-mêmes dans des fermes isolées, parfois condamnés à l’anthropophagie… C’est presque une hallucination. Un monstrueux vol de blé est en train de faire mourir, de façon programmée, toute une région de l’immense territoire soviétique. Des millions de personnes disparaissent.
Gareth est bientôt ramené à Moscou et si on le libère, c’est contre la bonne presse qu’il fera au régime… en échange aussi de la vie de quelques journalistes occidentaux retenus prisonniers. Pourtant, à son retour à l’Ouest, le jeune homme dévoile ce qu’il a vu.
Métal hurlant des usines et des trains, foules harassées, plaines silencieuses, ouate qui sert de linceul et recouvre tout… le film est pourtant peu spectaculaire, sur un tel sujet. Le jeune Britannique reste solitaire dans son périple ; pas d’effet de masse sur cette désolation à grande échelle. Tuer des millions de citoyens par le travail et la faim, cela peut se faire sans bruit. Et le témoin, lorsqu’il est seul à porter cette vérité-là, peut ne pas être entendu. En 1933, il était trop tôt pour convaincre sur « l’Holodomor ».

Séverine Daudé