Le 11 novembre, une liturgie républicaine et une leçon de laïcité

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La tombe du soldat inconnu sous l’Arc de triomphe, Paris © 272447 de Pixabay

Il y a exactement 100 ans, en inhumant sous l’Arc de triomphe à Paris le corps d’un soldat inconnu, la France posait un jalon essentiel dans un dispositif mémoriel, qui lui permettait de réaliser un travail de deuil à l’échelle de la nation.

Parallèlement le pays se couvrait de monuments aux morts, à la mesure des 1 350 000 soldats tués venus de toutes les communes de France, à l’exception de quelques-unes qui, dit-on, en conçurent un sentiment de honte. S’organisa ainsi chaque 11 novembre une cérémonie qui dupliquait sur tout le territoire l’hommage rendu à Paris et à la clairière de l’Armistice, en forêt de Compiègne.

Un champ symbolique

La commémoration de la fin de la Première Guerre mondiale peut se lire comme une liturgie républicaine et laïque, dans une démarche religieuse, au sens étymologique du mot, « ce qui relie les membres d’une communauté ». À l’heure où une certaine vision de la laïcité voudrait cantonner dans une sphère strictement privée l’expression de la foi religieuse, il est utile de revisiter le riche champ symbolique déployé de 11 novembre en 11 novembre.
Le soldat inconnu fut choisi par un jeune soldat, pupille de la nation et engagé la dernière année de la guerre : Auguste Thin. Huit cercueils contenant les dépouilles de soldats non-identifiables, si ce n’est par leur appartenance à l’armée française, furent placés devant lui dans la forteresse de Verdun. Auguste Thin déclara s’être souvenu du numéro de son régiment, le 132e et avoir additionné les trois chiffres. Il déposa une gerbe devant le 6e cercueil, qui fut aussitôt transféré à Paris. N’est-ce pas Albert Einstein, qui définissait le hasard comme Dieu incognito ? Depuis 1923, une flamme perpétuelle brûle devant la dalle du soldat inconnu, comme pour un signe d’immortalité.

Un recensement minutieux

Rappelons que la prétendue Belle Époque avait vu la société française se déchirer profondément, notamment lors de l’affaire Dreyfus ou de la loi de séparation des Églises et de l’État en 1905. Mais l’épreuve de la guerre avait rapproché dans les tranchées des groupes qu’on croyait irréconciliables. Les aumôniers catholiques, protestants, israélites avaient accompagné les mêmes douleurs. La manière de choisir le soldat inconnu assumait donc le risque qu’il soit un Français croyant en Dieu ou n’y croyant pas, dans le respect de la liberté de conscience.
Dans chaque commune, l’édification du monument aux morts s’accompagna du long et minutieux recensement des noms de toutes les victimes, préoccupation jusque-là parcellaire dans les guerres précédentes. À chaque 11 novembre, ces noms étaient cités, de façon égalitaire, devant les autorités républicaines élues et les habitants rassemblés. Après l’exécution d’hymnes, dont la sonnerie de trompette « Aux morts », étaient déposées en hommage (en offrande ?) des gerbes de fleurs. La participation à l’époque obligatoire des enfants des écoles sous la conduite de leurs maîtres soulignait la dimension laïque de la cérémonie. Mais ce culte citoyen témoignait de la porosité entre le sacré et le profane, à l’image des convictions majoritaires de la population.

Une grande leçon de laïcité

Cette laïcité sut se montrer inclusive, pour utiliser un terme récent. L’armée française avait puisé de longue date dans les populations de son empire colonial et de nombreux soldats musulmans du Maghreb et d’Afrique noire étaient tombés sur le sol français. Notons que l’institution militaire pratiquait des compromis avec l’islam, notamment en respectant ses prescriptions pour l’ensevelissement des soldats dans les nécropoles. Un film d’Alain Corneau, « Fort Saganne » (1984), montre un officier français de la guerre de 14-18, incarné par Gérard Depardieu, lancer à l’attaque ses troupes de tirailleurs sahariens au cri « d’Allahou akbar », ce qui résonnerait bien étrangement aujourd’hui…
Et souvenons-nous que la construction de la grande mosquée de Paris a été largement subventionnée par l’État en vertu d’une loi votée en 1920, en hommage aux soldats musulmans morts pour la France.
Le 11 novembre peut donc se lire comme une grande leçon de laïcité, avec une créativité audacieuse stimulée par l’ampleur des douleurs que la France avait subies. À l’heure où nous affrontons d’autres douleurs, la leçon mérite d’être méditée.

Jean Loignon, Église protestante unie de Saint-Nazaire