Éhoud le gaucher héroïque

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Dans le livre des Juges , le bref récit concernant le juge Éhoud (Juges 3.12-30) passe facilement inaperçu, d’autant que son intervention semble peu édifiante !

© cm_dasilva-Pixabay

Il est cependant intéressant de relever qu’alors que la Bible entière exalte les œuvres de « la main droite », Éhoud est l’unique héros biblique choisi par Dieu pour délivrer Israël, justement par sa main gauche.

Exaltation de la main droite

Faire un relevé des mentions des mains droite et gauche dans la Bible révèle une disparité impressionnante : la main droite apparaît des dizaines de fois et elle est constamment exaltée, comme porteuse des plus hautes vertus. Tant pour Dieu que pour l’Homme, elle incarne puissance (Ps 89.26 ; Ac 3.7), authenticité (Ps 26.10 ; 114.8 ; 137.5 ; Ga 2.9), protection (Es 41.10 ; Ps 17.7 ; 118.15 ; Es 45.1). De sa main droite, Dieu a créé le monde (Ps 48.13), a donné la Loi (Dt 33.2), jure (Es 62.8). La main droite humaine donne la meilleure bénédiction (Gn 48.17)… On pourrait multiplier encore les exemples, tandis que la main gauche est oubliée. Tant le meilleur que le pire chez l’homme (Ps 114.8 ; Es 44.20 ; Ap 13.16) s’incarnent en sa main droite.

Le positionnement à droite (du roi, de Dieu) exprime l’élection et la plus grande gloire. Tout ce qui est positif, fort, béni chez l’homme est à droite.

Les soldats gauchers de Benjamin

On rencontre pourtant des gauchers dans les armées : un corps de 700 tireurs de fronde (Jg 20.16) ; un autre d’archers et frondeurs ambidextres (1 Ch 2.12). Le seul personnage biblique qui se distingue est le juge Éhoud, suscité par Dieu pour libérer Israël de l’oppression des Moabites (Jg 3.12-30). Un détail l’introduit : il « ne se sert pas de la main droite » ; ce qui va s’avérer crucial dans le récit.

La ruse d’Éhoud

Projetant d’assassiner Églon roi de Moab, Éhoud lui apporte un présent, puis demande à lui parler en privé. Or, il a dissimulé une épée sous son vêtement, posée sur la hanche droite, afin de la dégainer de sa main gauche. Ce positionnement inhabituel de l’arme déjoue la vigilance delagardeetduroiquile croient désarmé. Éhoud tue Églon, s’enfuit et rassemble les Israélites qui se soulèvent victorieusement contre leurs oppresseurs. Là où un droitier n’aurait pu arriver armé jusqu’au roi de Moab, Éhoud mène à bien son projet meurtrier, manifestant la toute-puissance de Dieu qui sauve son peuple par l’action d’un gaucher.

Difficulté d’être gaucher

Les sociétés occidentales contemporaines ont organisé mouvements et outils pour les droitiers. En discutant avec une amie gauchère, j’ai réalisé le handicap qui peut être vécu dans les gestes du quotidien dès le plus jeune âge et la nécessité d’adaptation et de transformation qu’exigeait la vie dans un monde de droitiers. Les mouvements du gaucher sont contrariés et pour être efficaces, ils ont dû être pensés.
Notre écriture latine, par exemple, peut être un véritable « parcours du combattant » pour certains gauchers et, en cela, l’invention du clavier d’ordinateur a apporté une alternative égalitaire et une souplesse d’écriture inconnue jusque-là pour ces gauchers.

L’histoire d’Éhoud se présente alors comme un contre-exemple fort à l’incarnation de la puissance par la main droite. Son subterfuge contrecarre l’organisation militaire « droitière », en prenant appui sur elle pour la contourner. Alors que la Bible entière survalorise la noblesse des gestes accomplis de la main droite, c’est la liberté de Dieu de susciter un juge qui sauve son peuple précisément par sa main gauche.

Pasteure Christine Prieto, bibliste, Église protestante unie de France