Déplacer les injustices

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Parler d’injustice avec les enfants est toujours délicat. Leur sensibilité bute sur des réalités que l’adulte a intégrées par habitude ou par nécessité. L’aune de leur jugement s’établit donc souvent sur deux plans : la cohérence entre parole et action chez l’adulte, et la comparaison de traitement avec leurs frères, sœurs, amis de classe.

@ Ulla Rousse

Il peut donc être utile de s’appuyer sur un texte biblique difficile pour engager une réflexion sur des sujets que personne ne sait trancher. Cette prise de conscience équivaut pour l’enfant à une autorisation de risquer ses propres interprétations, d’entendre celles des autres et de dédramatiser des questions sans réelle réponse. La Bible propose des textes dérangeants comme la parabole des talents (Matthieu 25.14-30).

Injustice profonde ?

Dans cette parabole, le maître paraît bien injuste. C’est peut-être même parce que l’histoire est choquante que le message peut passer. L’essentiel n’est donc pas l’injustice, mais ce qu’elle veut dire et ce que l’on en fait. Une personne en situation d’injustice peut choisir d’y succomber ou d’en faire quelque chose. C’est en tout cas la conviction véhiculée par ce texte. Deux pistes de réflexion seront utiles pour ne pas s’arrêter à une première lecture : la valeur du talent et le chiffre 5.

Un talent, c’est quoi ?

Petits calculs et grande question. Les historiens pensent qu’à l’époque de Jésus, le talent vaut environ 6 000 deniers. Le denier est l’équivalent du salaire journalier d’un ouvrier et permet à une famille de vivre. Le talent a donc la valeur de 6 000 journées de travail, plus de 16 ans de salaire, soit une longue génération, presque une vie.
La question de la parabole serait alors : que fais-tu de ta vie ? La risques-tu, ou l’enterres-tu ?
On peut rapprocher cette question des déclarations de Dieu en Deutéronome 30.19 : « … Je mets devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie afin que tu vives, toi et ta postérité… »

Cinq talents… pourquoi cinq ?

Pour les Hébreux que sont la plupart des disciples de Jésus, les chiffres sont importants. Le 5 traduit le Pentateuque, les 5 livres majeurs de la Thora, autrement dit la Loi. Le 2 évoque également la Loi, les deux tables rapportées par Moïse du Sinaï. Le chiffre 1 est associé à Dieu, l’Unique.
La question posée par Jésus serait alors : « As-tu enterré ta spiritualité, ou la vis-tu par la Loi qui t’est offerte ? » Dans cette compréhension, la fin de la parabole prend du sens. Une personne qui vivrait sans spiritualité, sans attacher du sens à ce qu’elle vit, n’est peut-être pas si vivante que cela !

J’ai du mal à voir clair

Ce que l’on voit n’est pas forcément ce qui est juste. Dans l’histoire bien connue des deux moines, on est tour à tour l’un ou l’autre.
Deux moines reviennent à leur monastère. En passant une rivière, ils entendent un cri et constatent qu’une femme est en train de se noyer. Le premier saute à l’eau et la soutient jusqu’à la berge, puis continue sa route avec son compagnon, pensif.
Après quelques heures de marche, celui-ci l’interroge « Tu sais, nous n’avons pas le droit de parler aux gens, encore moins de les toucher, ce que tu as fait pose un gros problème ». Et le premier de lui répondre : « Ah, tu y penses encore ? ».

Anaïs Bolterre