Jonas, une interprétation proposée par France Quéré

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Français : Jonas rejeté par la baleine. Enluminure de la Bible de Jean XXII. École française du XIVe siècle © Domaine public

Le récit de Jonas est considéré comme une fable critiquant les prophètes de renom qui prophétisent sans jamais avoir de succès. Ici la parole de Jonas est efficace, et ça Jonas ne le voulait surtout pas.

 

Il est possible que ce petit conte oriental soit une parodie persiflant le prophétisme en vogue à l’époque de sa rédaction. Les onze autres petits prophètes prophétisaient beaucoup de malheurs et étaient peu écoutés. Ce douzième “prophète”, dans un style comique, voit enfin son message reçu.

Avoir le statut d’élu

France Quéré, professeure de lettres classiques et théologienne protestante, a commencé par traduire les Pères de l’Église, puis s’est intéressée à l’exégèse. Ce qui suit est tiré de son livre : « Le chemin de l’écriture » (Desclée de Brouwer, 2003).

Pour elle, une des pistes pour comprendre le récit est que ce dernier est une réflexion sur le propre de la religion, de ses fins mais aussi de ses perversions, et sur le statut de l’élu, incarné par Jonas. Jonas veut bien être l’élu, mais son idée de la religion ne coïncide pas avec celle de Dieu. Il est en désaccord avec lui.

Jonas est très fier de sa religion, la seule vraie. Il le dit aux marins au premier chapitre, au risque d’être ridicule car il affirme servir le vrai dieu mais ne pas vouloir lui obéir. Il veut rester l’unique. Si les autres se convertissent, il perd son identité d’unique.

Or c’est bien ce qui va arriver. Les marins se mettent à croire en son dieu et Ninive se convertit, malgré le message ultra lapidaire de Jonas qui parle contraint et forcé. Jonas va tout mettre en œuvre pour échapper à cela.

Après être parti dans le sens opposé à la demande de Dieu, on le verra fuir l’équipage en se réfugiant seul dans la cale ou plus tard en sortant de la ville pour être seul.

Et aller vers les autres

Concernant sa psychologie, à trois reprises il va se retrouver dans une sorte d’utérus protecteur : la cale du bateau, le ventre du poisson et une hutte. Il y est bien. Dans la cale il dort, échappatoire au monde extérieur hostile. Dans le ventre de la baleine, il chante des louanges à Dieu, comme dans le temple, symboles de la religion comme il l’aime. Et dans la hutte, Dieu lui-même le visite en faisant pousser une plante pour l’abriter.

Ces lieux, s’ils sont rassurants sont aussi mortifères. Jonas dans la cale sous le niveau de la mer, et dans le ventre du poisson, il est dans la mer. Or la mer est le lieu de la mort chez les anciens. Et on mettait les tombeaux hors des villes. Pour finir, Jonas dans sa dépression demande lui-même la mort.

Mais Dieu ne veut pas cela. Et si Dieu à chaque fois laisse Jonas un moment dans ses cocons, il l’en fait toujours sortir : il est jeté à la mer par les marins, le poisson le vomit et la plante sèche. Car pour Dieu, avoir la bonne connaissance de Dieu, être son élu, ce n’est pas pour s’enfermer mais au contraire c’est aller vers les autres et les sauver, au risque de perdre son identité d’élu.

Être élu est très difficile. Ou bien on n’est pas écouté et donc on est inutile, on risque même de se faire tuer, ou alors le message passe et on n’est plus personne. C’est difficilement compatible avec un égo prononcé, surtout si on est persuadé de posséder une foi et une connaissance au-dessus de celles des autres.

Pour France Quéré, ce récit peut nous faire réfléchir sur l’équilibre difficile à trouver entre fidélité à notre culture et à nos convictions et la perte d’un peu de notre identité au contact des autres, forcément des étrangers pour nous, avec qui nous sommes amenés à les partager.

Françoise Giffard, Église protestante unie d’Angers

 

Pour aller plus loin

On trouve des récits du même genre dans la littérature grecque ancienne. Par exemple dans « L’histoire véritable », de Lucien de Samosate (gratuit sur internet). Là aussi il y a une tempête, puis le bateau est avalé par un monstre marin. Plus gros que celui de Jonas, car il y a de la terre, des îles et même des habitants assez étranges. Puis le monstre vomit les marins qui repartent vers de nouvelles aventures.
Le philosophe protestant français Pierre Bayle (XVIIe siècle), consacre dans son célèbre « Dictionnaire historico-critique » un chapitre à Jonas. Il se moque de façon assez amusante de ceux qui pensent que c’est un récit réel (gratuit sur internet).