C’est quoi le pèlerinage ?

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Oser prononcer le mot pèlerinage a une saveur particulière dans le protestantisme. Entre dédain affiché et désir interdit, l’idée a fait son chemin au fil des siècles et de l’œcuménisme.

Le Gange, la plus sainte des sept rivières sacrées de l’Inde © Rajesh Balouria

Une hérésie théologique
De la forêt des Carnutes aux rives du Gange, les lieux de rassemblement sont foison depuis des millénaires. Ils offrent des points d’ancrage à des besoins humains d’ordre spirituel comme la purification, l’expiation, la louange ou la transe. Mais les réformateurs ont combattu le pèlerinage chrétien, car dans une religion où Dieu vient à l’homme par sa seule grâce, rien ne peut justifier que l’homme tente de monter vers Dieu pour la quérir, si ce n’est l’idolâtrie. Les fondateurs du protestantisme se sont ainsi démarqués des pratiques courantes de leur siècle, alors même que le principe en est attesté dès l’Église primitive dans tous les milieux sociaux et théologiques, de l’anonyme aux familles impériales de Byzance ou de Rome.
Des traces de pèlerinage à Jérusalem sont attestées dès le IVe siècle. La pratique s’en développe jusqu’aux croisades, puis stagne jusqu’après les guerres de Religion, avant de se relancer avec la sécurisation des routes et le formidable essor du culte marial aux XVIII-XIXe siècles.

 
 
Musée du désert, à Mialet dans les Cévennes, haut-lieu du protestantisme © Albert Hubert
Des pratiques bien ancrées
Cette démarche serait-elle essentiellement catholique ou orthodoxe, comme beaucoup de protestants le pensent ? L’une des dimensions fondamentales du pèlerinage est la fonction de mémoire : mémoire temporelle par le souvenir des anciens, mémoire spatiale par la convocation de rassemblements, mémoire émotionnelle par l’adhésion à un événement vécu.
Dans le protestantisme, un point d’ancrage comme le Musée du Désert correspond bien à ces critères. Huguenots, camisards ou prophètes y sont reconnus comme têtes d’une lignée spirituelle et fraternelle. Le rassemblement au Désert du premier dimanche de septembre est aussi l’occasion de se compter et de marquer les liens horizontaux d’une communauté. Le culte et le partage de la Cène entre 5 000 à 10 000 personnes impacte fortement l’émotion personnelle.
 
Le pèlerinage, une autre façon de se retrouver © Заира Гамидова
Un avenir prometteur
Fouler de ses propres pieds les hauts lieux des apôtres ou du Christ, user ses semelles sur des sentiers étroits, c’est s’offrir à revivre une ambiance pour comprendre. La démarche fait penser à Thomas qui voulait voir pour croire. Elle est cependant beaucoup plus profonde. Car pour une vie habituellement bien remplie, cheminer c’est laisser peu à peu de la place à autre chose. L’ego s’amenuise à chaque étape et trouve un équilibre à redécouvrir son environnement. Les odeurs d’abord, la force évocatrice des paysages, puis le rapport à ces autres que l’on n’aurait jamais croisés, enfin l’apprivoisement de soi qui ouvre à la verticalité. La période de confinement récemment vécue a été marquée par des étapes de même ordre que l’on pourrait synthétiser d’un laconique « on s’y est fait ». Au moment des bilans, le protestantisme pourra examiner en quoi cette période aura pu réinventer une part de l’Église, sa manière de vivre une Parole épurée, son ancrage social, l’appétence communautaire et le pèlerinage.

Marc de Bonnechose