Virus sans frontière, épidémie sans mémoire*

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Individuelle, collective, notre mémoire est sélective. À l’échelle de la planète, l’épidémie mondiale de grippe espagnole de 1918-1919 a fait deux à trois fois plus de victimes que la guerre. Aujourd’hui qui le sait ?

Savons-nous, par exemple, que le 16 novembre 1918 le vapeur Navua, en provenance de San Francisco, appor- tait le virus mortel sur l’île de Tahiti ? Une mise en quarantaine des passa- gers malades ne suffit pas à empêcher la catastrophe. En trois semaines, un cinquième de la population de Papeete mourut. On fut obligé de brûler les cadavres. La terre trembla, ajoutant à l’angoisse. Ambiance de fin du monde ! La paroisse de Paofai fut décimée : douze diacres et plusieurs pasteurs succombèrent.

La solidarité s’organisa pourtant. Des orphelins qui erraient dans les rues furent pris en charge par Vittoria Spelta et Émilie Banzet, institutrices de la mission protestante. Sur l’île de Raiatea, Émilie Debrie, directrice d’école, fit bâtir dans l’urgence un hôpital de campagne. Elle reçut pour cela la « médaille d’argent des épidémies»! 1919, année du retour des soldats polynésiens, métis, européens. Année de retrouvailles, hélas pas de réjouissances mais bien plutôt de larmes et d’inter-rogations…

Dans une guerre « ordinaire », on identifie un ennemi, on glorifie des 2 héros ; on érige des monu- ments, on fixe des dates anniversaires. On glose sur les causes du conflit, on lui consacre des livres. Mais la guerre contre le virus, cet ennemi invisible, imprévisible, insaisissable qui, depuis toujours, se joue des frontières et ne semble connaître ni rime, ni raison, nous préférons l’enfouir au plus pro- fond de nos mémoires.

Claire-Lise Lombard

* Article paru dans La lettre du Défap, hors-série confinement, avril 2020 – www.defap.fr