J’ai perdu mon corps

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Cinéma/DVD

J’ai perdu mon corps
Un film d’animation de Jérémy Clapin.
Sortie DVD : mars 2020. 1h20.

Jérémy Clapin a réalisé en 2008 un court-métrage d’animation brillant, Skhizein, dans lequel un homme percuté par une météorite doit vivre à 91 cm de son corps. Allégorie de la schizophrénie, le film questionnait notre image et notre relation avec notre corps, et la difficulté d’être « différent ». Cette interrogation se prolonge et s’amplifie dans J’ai perdu mon corps, adaptation du roman de Guillaume Laurant, primée au dernier festival d’Annecy et aux Césars.

Une des figures les plus anciennes de l’histoire du montage régit le film : le montage alterné. Une main coupée accidentellement part à la recherche de son corps. Au cours de son périple, nous partageons ses rêves, ses souvenirs, ses traumatismes, qui sont bien sûr ceux de son propriétaire, Naoufel, et nous reconstituons peu à peu sa vie jusqu’à la mutilation. Exilé en France suite à la mort de ses parents au Maroc, dans un accident de voiture dont il est en partie responsable (du fait de sa main imprudente…), Naoufel tombe amoureux de Gabrielle. Timide, maladroit, complexé, mais aussi sensible, déterminé et imaginatif, il essaie de la séduire. Nous découvrons peu à peu, en parallèle, que sa main, narratrice et personnage principal, est à son image : elle affronte des dangers multiples dans un environnement hostile, mais interrompt sa fuite pour rendre sa sucette à un bébé qui pleure dans son sommeil. Et elle saura remettre Gabrielle sur la piste de Naoufel.

Alors qu’un virus désigne nos mains comme des porteuses potentielles de mort, ce film cruel et tendre a beaucoup à nous dire sur notre rapport au corps, et au monde qui nous entoure. Il nous montre un personnage attachant, qui rêve d’horizon. Tragiquement enfermé dans sa maladresse, Naoufel devra à sa mutilation de faire le deuil de son enfance et, peut-être, de conquérir une liberté intérieure.

Un scénario et un story-board qui offrent quasiment une idée de cinéma originale par plan, une animation méticuleuse, une musique pleine de mystère, suggestive et contemplative : J’ai perdu mon corps est plus qu’une histoire originale et un témoignage du savoir-faire français dans le domaine de l’animation. C’est un film d’une grande poésie, qui ranime chez son spectateur l’émerveillement étonné de l’enfant qu’il était face au monde.

Philippe Arnaud